Démarche

Chantiers

Cassiano en ligne de mire : une écriture en mouvement, jamais achevée.

Démarche

Écrire, pour moi, c’est une façon de poser des mots sur ce qui brûle, sur ce qui ronge et sur ce qui me dépasse. Il y a, au cœur de mon travail, une absence : celle de Cassiano, l’ami perdu trop tôt. Tout ce qui s’est écrit depuis, d’une certaine manière, lui est adressé. Mes textes sont des tentatives de mettre en forme l’informe, de donner une langue à la douleur, à la rage, mais aussi au souvenir. Ils ne se réclament d’aucune école : ils avancent seuls, bruts, avec leurs excès, leurs cassures, leurs fulgurances. Le chantier, c’est cet espace en mouvement, jamais achevé, où s’élabore l’autobiographie, où se testent des phrases, où s’entrechoquent des visions. Publier ici quelques morceaux, c’est accepter de montrer ce qui tremble encore, ce qui n’est pas poli, ce qui cherche. C’est aussi une manière de dire : voilà d’où je pars, voilà ce qui m’anime.

Premiers extraits — Cassiano (chapitre 4)

« Il était plus jeune que moi. Quelques mois à peine. Mais j’avais toujours eu l’impression que c’était lui, l’aîné. Plus sérieux. Plus lucide. Plus grand, sans l’être vraiment. C’était une sorte d’inversion silencieuse. Moi, l’explosif, lui, le posé. Moi, l’agité, lui, le calme. Il dessinait, je barbouillais. Il parlait, je riais. J’avais plus de jours au compteur, mais lui semblait avoir plus de sagesse au fond des yeux. Il me fascinait. Il dessinait des maisons comme dans les livres : un toit pointu, une porte bien centrée, deux fenêtres avec des croix, deux autres à l’étage, et toujours un lustre qu’il dessinait allumé, visible à travers les murs. Je ne sais pas pourquoi ça m’a marqué. Peut-être parce qu’il faisait exister la lumière même dans ce qui était fermé. Peut-être parce que moi, je n’aurais jamais pensé qu’on pouvait dessiner un intérieur. »

« Il avait six ans, comme moi. Mais il était déjà quelqu’un. Moi, j’étais un enfant en colère. Un petit voyou qui jouait au dur dans la cour. Les autres enfants se battaient pour rire ; moi, je ne jouais pas. Je voulais faire mal. J’étais celui qu’on évitait, ou qu’on provoquait en meute. Un bouc émissaire pratique, bruyant, épineux. Trop sensible. Trop explosif. Peut-être parce qu’à la maison, la violence était plus gratuite qu’à l’école. Mais il y avait Cassiano. Quand les garçons se liguaient contre moi, c’était lui qui s’interposait. Il ne haussait pas la voix. Il ne frappait personne. Il n’en avait pas besoin. Il avait une autorité naturelle. Une espèce de lumière autour de lui. Il était aimé de l’institutrice, admiré même. Les autres savaient que s’en prendre à moi en sa présence, c’était s’exposer. Alors ils se retenaient. Il ne me défendait pas avec des poings. Il me protégeait avec sa simple présence. Son aura. »

« Cassiano est mort à l’âge de six ans. Et moi, je suis mort avec lui. Je ne sais pas ce qu’il est resté de moi après ça. Un vide, d’abord. Un silence. Puis une violence encore plus grande, peut-être. Une solitude impossible à combler. Quand on vous arrache quelqu’un comme Cassiano à cet âge-là, ce n’est pas un deuil. C’est une mutilation. Et ça ne repousse jamais. José Cassiano Ferreira est né le mardi 11 décembre 1973 à Longjumeau, en Essonne, Île-de-France (France). Il est mort le dimanche 13 avril 1980, à Longjumeau. Il n’avait que six ans. »